L’édito de Bénédicte Hautefort

Ce printemps 2018, le sujet attendu est le vote des actionnaires sur la rémunération des dirigeants – la fameuse loi Sapin 2. Coup de théâtre : lors de la première AG de l’année, sous les feux des projecteurs, Bernard Arnault, PDG de LVMH, ignore cette injonction de l’opinion publique et ne fait aucun exposé sur sa rémunération – votée ensuite très largement. La suite, dès cette semaine, dira si les autres dirigeants emboitent le pas.

Et si cette sur-attention médiatique sur les « bonus » avait occulté un autre mouvement de fond ? Dans la discrétion, les sociétés ont en effet fourbi leurs armes anti-activistes. Elles sont, cette année, beaucoup plus nombreuses à proposer à leurs actionnaires des dispositifs anti-activistes. Les majorités requises sont ambitieuses (66% d’approbation requis dans la plupart des cas). Les sociétés sont, aussi, unanimes à rallonger les ordres du jour – une façon de limiter au maximum leur exposition à des initiatives activistes en assemblée.

Simultanément, les entreprises ne sont-elles pas schizophrènes ?
Ce sont en effet les sociétés par l’Etat, auteur donc de la loi Florange, qui sont aujourd’hui les premières à proposer de désactiver leur dispositif anti-OPA. L’Etat-actionnaire compte-t-il voter contre les projets de résolutions qu’il propose lui-même au vote ? Comment l’expliquer ?
Autre message contradictoire, souligné par Sonia Cheffi, Professeure à EM Normandie et notre Experte cette semaine : les sociétés mettent en place le vote par internet, qui est interprété par certains comme une aide offerte aux activistes.
Enfin, les lieux prévus pour les assemblées cette année sont souvent nouveaux – le Palais des Congrès et le Carrousel du Louvre sont concurrencés par des dizaines de nouveaux hôtels ou Pavillons. Les sociétés prendraient-elles le risque de retenir de nouveaux lieux, moins faciles à contrôler, si elles redoutaient des assemblées agitées ? dans ce cas pourquoi inscrire à l’agenda des dispositifs anti-activistes ?

Comment vont réagir les actionnaires à ces injonctions contradictoires ? Grégoire Chertok, associé-gérant chez Rothschild, notre Invité cette semaine, le rappelle : la meilleure arme anti-activiste, c’est un bon cours de bourse. Les sociétés françaises sont aujourd’hui bien, même très bien valorisées, et les dividendes n’ont jamais été aussi élevés. Elles ont donc tout pour se sentir protégées. Et pourtant … TCI chez Safran, Corvex chez Danone, Eliott chez Vivendi/Telecom Italia ont été pris très au sérieux.

Les actionnaires historiques voteront très probablement en faveur de « poison-pills », s’ils sentent clairement leur entreprise menacée. Mais comment vont-ils réagir, avec ces messages contradictoires ? Les dirigeants ne vont-ils pas perdre en crédibilité ? C’est tout l’enjeu de cette saison d’AG 2018.

B.H.